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Zoocities, Joëlle Zask

Zoocities, Joëlle Zask

Premier Parallèle – 2020

Qui n’a pas son anecdote sur la présence d’animaux inattendus dans les villes immobilisées par le confinement : canards, renards, sangliers, léopards ou kangourous, selon les latitudes ont « occupé » nos rues par nous désertées ! Cette « découverte » de la vie sauvage en milieu urbain qui nous a tant fascinés, Joëlle Zask y revient dans un essai original qui se veut une « expérience de pensée »[1]. Il part de la question :  et si la ville rendait possible la coexistence avec les bêtes sauvages, à quoi ressemblerait-elle ? Une ville qui ne serait plus pensée contre les animaux, ni d’ailleurs pour eux, mais avec eux ?

Enquête philosophique se référant aussi bien à l’arche de Noé, aux théories américaines du wild (le sauvage comme menace), et de la wilderness (le sauvage comme monde vierge de présence humaine) qu’aux travaux des écologues sur les « niches » et les « corridors », Zoocities ouvre une voie à la prise en compte du vivant, des non-humains, plus réaliste que beaucoup des approches « politiques » qui se développent depuis Le contrat naturel de Michel Serres et les divers « parlements » devant permettre aux animaux d’avoir des porte-paroles (Bruno Latour et son Parlement des choses, Camille de Toledo et la démarche du Parlement de la Loire,…) ou encore des fictions stimulantes d’Alain Damasio (Les furtifs) et des BD hilarantes d’Alessandro Pignocchi ( notamment La recomposition des mondes).

L’approche de Joëlle Zask est volontairement pragmatique. Elle reconnait que le sauvage et l’urbain ne font pas nécessairement bon ménage et nécessitent de maintenir des formes de distance. Respecter chaque espèce ce n’est pas pour autant nécessairement l’obliger à rester dans un milieu naturel mais ce n’est pas non plus nier le besoin de formes de séparation. Rien n’est pire par exemple que de se mettre à nourrir et à apprivoiser un ours ou un lion de mer !

Que peut-on faire concrètement pour cohabiter harmonieusement ? Joëlle Zask se refuse à imaginer une relation mutuelle en l’absence de langage. Pas de dialogue possible, pas de possibilité de connaître avec certitudes les attentes d’un animal qui a rompu avec son milieu d’origine. Un animal sauvage n’est pas nécessairement « dénaturé » s’il adopte un habitat artificiel ou s’il vient manger nos déchets alimentaires. S’appuyant sur les approches écosystémiques, elle propose une cité faite de niches et de passages, facilitant le voisinage, l’indépendance, la connaissance et l’attention. On voit la philosophe politique au travers de ses propositions : elle critique la « Ville » souvent pensée d’en haut en séparant les fonctions et en contrôlant les flux et lui préfère le modèle de la Cité, plus composite, faite par les habitants eux-mêmes par ajustements réciproques.

Si on peut trouver utile cette vision mesurée et apprécier les grands principes qu’elle pose, on reste un peu sur sa faim concernant l’expérience de pensée. On aurait aimé que l’auteur laisse un peu plus la bride sur le cou de son imagination pour qu’elle nous donne à vivre des situations de coexistence ! Elle reprend à juste titre ses intuitions fortes sur la place démocratique mais elle ne nous dit pas vraiment en quoi cette place démocratique donne des occasions de coexistence avec la vie sauvage.

C’est sans doute là que le projet d’Imaginarium-s prend tout son sens ! à partir de ce matériau scientifique, philosophique et politique, des auteurs, des créateurs et des citoyens pourraient se mettre à la conception d’histoires et de fictions donnant chair à ce propos. C’est bien ce que pointait Damasio quand il disait, à propos de la science-fiction : « le vertige de la SF est d’incarner une vérité plein corps, de la rendre vivante, vibrante, expérimentale ».

Que les lecteurs de ce papier intéressés par une telle démarche se fassent connaître. Imaginarium-s aidera à la mettre en œuvre !


[1] Les expériences « de » pensée sont en réalité des expériences scientifiques faites « en » pensée par le simple déploiement d’un raisonnement à partir d’une question qui commence par « Et si… ? » Un moyen de recourir à la puissance de l’imagination quand l’expérimentation n’est pas possible. On peut évidemment étendre cette manière de raisonner à l’anticipation du futur…

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Les déliés, Sandrine Roudaut

Les déliés, Sandrine Roudaut

éditions de la mer salée – 2020

Thématiques abordées :
décolonisation des imaginaires, mobilisation citoyenne « underground » et « overground », résistants et refusants, éloquence politique et poétique, défense et illustration de l’utopie, dictature IA bienveillante, expérience d’une réduction de la place du numérique et des réseaux sociaux, vie itinérante, défense des mots, attention aux sensations.

Type de récit :
Récit d’anticipation entre roman et essai politique, délibérément non-dystopique.

L’autrice franchit un cap en passant des essais au roman. Elle avait publié un essai remarqué les suspendu(e)s. On partage ici le combat de cinq jeunes femmes (et de quelques hommes) sur plusieurs années – avant et après IA, la référence temporelle qui remplace JC ! – de leur intuition inaugurale (« adopter » des mots et les choisir en remplacement des noms de famille) en passant par la mise en place de la plate-forme, des caravanes et des liens-lieux qui donnent au monde entier un soutien réticulaire pour l’adoption de modes de vie réellement soutenables jusqu’aux déliements permis par une longue décolonisation des imaginaires malgré/grâce à l’arrivée au pouvoir de big mother. Les allers-retours entre les différentes époques du combat permettent progressivement de comprendre la nature de l’IA à qui a été confié le pouvoir, faute aux gouvernants d’engager les transitions nécessaires. L’essentiel du roman, en dehors de quelques pauses bienvenues dans les splendeurs tranquilles des petits-matins marocains – dans le désert ou face à l’Atlantique, se passe en discussions fiévreuses entre les personnages qui s’opposent sur les stratégies permettant de mener à bien leur combat commun.

C’est avant tout un combat pour installer un nouveau récit collectif avec des « reconteurs » qui sillonnent le monde en proposant des nuits et des nuits de récits et de débats. Sandrine Roudaut sait parfaitement manier l’éloquence de ces passionnés qu’ils soient partisans de la légitime violence, de la stratégie de la paix ou d’une combinaison underground et aboveground.

Le groupe des cinq filles – ce n’est pas spoiler l’histoire – sera nécessairement divisé sur les choix à faire, particulièrement quand viendra le temps de contribuer à ce que l’IA fasse les bons choix ou de lutter par principe contre toute abdication de la liberté de choisir au fondement de l’humanité.

On découvre chemin faisant mais sans que l’autrice ne s’y appesantisse les manières de communiquer par cyclopodcasts, le rapport à la nuit retrouvée des villes sans éclairage nocturne. La description de la ZAD de Paris est à peine plus développée mais donne à voir ce que pourrait être une zone urbaine qui s’affranchirait de la voiture et de la vitesse.

Genre hybride, le roman de Sandrine Roudaut ne sera sans doute pas accessible à toutes celles et tous ceux que la politique rebute (même entièrement réinvestie) et c’est dommage. Il faudra sans doute attendre qu’une série soit tirée de son œuvre et diffusée sur les plateformes ! En revanche pour tous ceux qui adorent la politique, il y a une belle anthologie de discours politiques nuancés et radicaux (c’est possible, eh oui !)

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Et si le droit nous aidait à renouveler nos imaginaires ?

Et si le droit nous aidait à renouveler nos imaginaires ?

Pour renouveler nos imaginaires, il peut sembler contre-intuitif de passer par le droit car celui-ci est plutôt réputé conservateur et doit garantir la stabilité sociale. Il autorise et interdit. Pourtant, anticiper de nouveaux droits est sans doute un moyen puissant de composer de nouveaux imaginaires, originaux et cohérents à la fois. En effet, lorsque l’on joue avec l’imagination pour bousculer les règles du réel, poser de nouvelles règles de droit permet de clarifier la structure des relations sociales que l’on a inventées, d’introduire de la stabilité (même relative) et de la sécurité.

Le droit serait ainsi l’institué et l’imaginaire l’instituant, pour reprendre des catégories bien connues en psychosociologie et en analyse institutionnelle. À condition de ne pas oublier que Castoriadis a toujours gardé ces deux pôles reliés[1]. Ainsi, l’imaginaire ne s’affranchit jamais de l’édiction de règles sociales, il bouscule les règles existantes et en produit de nouvelles. Pensons par exemple aux trois lois de la robotique édictées par Asimov[2] dont l’expression extrêmement synthétique est si caractéristique du droit (du « bon » droit, pas de l’épanchement législatif actuel !). 

La science-fiction et le droit des mondes imaginaires

Plusieurs auteurs se sont attelés depuis une dizaine d’années à l’étude des rapports de la science-fiction et du droit[3]. Nous n’y reviendrons donc que pour mémoire, les récits d’anticipation récents étant selon nous plus à même de nous aider à transformer nos imaginaires de façon constructive.

La plupart des films d’anticipation fonctionnent sur le mode critique qui est aussi celui du design fiction. On montre la cohérence et l’attrait d’un système pour mieux en dénoncer les dérives. Minority report est ainsi resté dans les mémoires comme une implacable dénonciation de la tentation à laquelle nos sociétés de la peur et de la défiance ne sont pas loin de succomber : celle d’une justice (et d’une police) prédictive qui permet d’arrêter les criminels, juste avant qu’ils ne commettent leur crime. Cette approche critique, cette alerte face à des dérives toujours plus probables, sont évidemment salutaires. Les journaux se sont remplis ces dernières années d’analyses brillantes sur les règles éthiques à concevoir pour éviter que nos futures voitures autonomes n’aient à écraser sous nos yeux une mamie plutôt qu’un bébé dans sa poussette. Mais ces questionnements ont toutes les chances – heureusement – de rester des spéculations gratuites, compte tenu du fait que les objets fantasmés, robots ou véhicules intelligents, ne deviendront sans doute jamais les objets de nos vies quotidiennes. Les véhicules autonomes en raison des débauches d’énergie et de matériaux rares nécessaires à leur fabrication et aux infrastructures urbaines indispensables à leur fonctionnement ; les robots, parce que leur « intelligence » n’atteindra jamais la nature si particulière d’une intelligence humaine produite non par des calculs mais grâce à une intrication intime du biologique et du psychologique, inaccessible aux machines.

Le droit, réservoir d’anticipations

Il nous semble donc plus intéressant de regarder dans une autre direction que celle des classiques de la SF fondés sur des changements technologiques pour aller chercher des questionnements autrement féconds chez des auteurs de romans d’anticipation, des utopistes ou des essayistes qui proposent des représentations différentes du monde, à travers le droit. On pourrait explorer à leur suite des champs très divers :

  • Droit de l’entreprise (et plus seulement des sociétés) impliquant toutes les parties et pas seulement les actionnaires[4],
  • Droit de propriété et toute la question des communs et des faisceaux de droits évoqués par la Nobel d’économie Elinor Ostrom,
  • Droits de la nature et tout ce qui tourne autour de la prise en compte des non-humains (cf. Valérie Cabanes),
  • Droit constitutionnel et toutes les nouvelles formes de délibération (dont la convention citoyenne pour le climat…) avec notamment le constitutionnaliste Dominique Rousseau

Pour bien comprendre comment le droit permet de s’échapper de la réalité afin d’en proposer une recomposition, nous proposerons à titre d’exemple une histoire en deux étapes, sur le thème du droit de l’entreprise.

Une première étape d’analyse nous permettra de comprendre que d’autres droits sont possibles, que le droit n’est pas une « loi naturelle » qui s’imposerait à nous comme une fatalité mais une construction humaine. On peut jouer avec le droit, le réinventer ! Et c’est ce que propose notre deuxième étape qui part du côté de la fiction et de l’utopie. Deux étapes, deux juristes. Deux livres très différents mais tous deux stimulants !

Le droit d’entreprise n’existe pas… mais pourrait exister

Notre première étape est assez improbable. En 1999, le juriste Jean-Philippe Robé publiait dans la fameuse collection Que sais-je ? un ouvrage intitulé « L’entreprise et le droit » mais dont le contenu détonnait avec les autres titres plus généralement consacrés à faire le point des connaissances sur un sujet. Ici l’auteur ouvrait des perspectives inédites en expliquant notamment que l’entreprise n’existait pas en droit puisque le droit des sociétés (et non des entreprises) ne s’intéressait qu’à la société de capitaux. Il ne traite que des relations entre actionnaires, et de ceux-là avec les tiers (dont les salariés régis par un autre droit, le droit du travail).  Jean-Philippe Robé proposait une distinction très éclairante entre les deux modes d’habilitation à prendre la décision dans l’entreprise : la propriété et le pouvoir. D’une part, le droit de propriété donne le droit de faire ce que l’on veut de ce que l’on possède, dans le respect des règles fixées de l’extérieur par les États afin d’en réguler l’usage. C’est la conception classique de la société « propriété » de ses actionnaires. D’autre part, si l’entreprise est pensée en termes de pouvoir (le pouvoir ne donnant pas la pleine propriété), il doit s’exercer dans l’intérêt de ceux qui y sont soumis. Le pouvoir est donc limité par le contrôle de ceux qui s’y soumettent avec l’appui du juge en cas d’abus de pouvoir présumé. Les règles d’exercice du pouvoir sont dans ce cas primordiales. Alors, l’entreprise n’est plus une propriété mais une institution. Cela ouvrait la voie à une toute approche de l’entreprise dont on reste encore très loin, même après les avancées, millimétriques, de la loi Pacte.

Les droits « fondants » de l’entrepreneur

Deuxième étape. Quand la fiction vient donner vie à la créativité juridique. Ici, il s’agit de reconnaître la spécificité du rôle de l’entrepreneur qui n’est pas un simple gestionnaire mandataire au profit des actionnaires. L’entrepreneur prend le risque de « sortir du commun » et il est donc légitime qu’il ait une vie hors du commun. Mais c’est sa vie à lui, pas celle d’une dynastie. Aucune raison que son pouvoir lié à l’accumulation capitalistique soit transmis à ses descendants. Comment une démocratie peut-elle accepter qu’en son sein se recréent des monarchies héréditaires aussi puissantes avec des entrepreneurs à leur tête ? Une solution fort astucieuse a été proposée par Emmanuel Dockès dans Voyage en misarchie[5]. Ce juriste a imaginé, sur le mode d’un essai-fiction, une conciliation entre le droit d’entreprendre et la nécessité de sortir de l’appropriation de l’entreprise par ses apporteurs de capitaux. Dans un article de Non-fiction, il revient en détail sur le modèle qu’il propose. J’en reprends ici quelques extraits mais invite ceux qui veulent en savoir plus à se rapporter à l’interview ou au livre lui-même (page 383 et suivantes).

« La solution misarchiste s’appuie sur la dimension temporelle. Lorsqu’un entrepreneur crée une entreprise, y consacre son patrimoine et son énergie, parfois pendant des années, il est juste que cette entreprise soit son entreprise. Il ne serait pas juste de lui imposer, lorsqu’il embauche un premier salarié, de tout partager par moitié, fût-ce au nom du principe démocratique qui donne une voix par personne. […] En revanche, si on reprend les deux mêmes, l’entrepreneur et son salarié, vingt ans plus tard, la question n’est plus la même. L’entreprise est alors devenue le fruit du travail des deux. Il serait juste tous deux soient devenus copropriétaires à égalité de leur entreprise. »

Les droits de l’entrepreneur sont donc « fondants » au fur et à mesure qu’il se fait rembourser son apport initial, qu’Emmanuel Dockès appelle la dette de l’entreprise aux travailleurs (DET), progressivement rachetée par les travailleurs embauchés. C’est en effet cette DET qui donne des droits de vote dans l’entreprise. Toute personne qui quitte l’entreprise se fait racheter sa DET et donc il n’y a pas de possibilité de garder une propriété (et un pouvoir) sur une entreprise où on ne travaille pas. Seuls les travailleurs de l’entreprise, entrepreneur compris, ont vocation à acquérir des parts. Les purs apporteurs de capitaux n’ont aucun droit de vote. Ils sont assimilés à des prêteurs d’argent et la seule rémunération qu’ils puissent revendiquer est celle de taux d’intérêts.

La misarchie n’a supprimé ni l’argent, ni la propriété, ni l’entreprise, ni même certaines formes de salariat. Mais les détenteurs de capitaux n’ont aucun pouvoir es-qualité sur les entreprises. Les entrepreneurs n’ont de pouvoir que s’ils sont eux-mêmes travailleurs de leur entreprise et leur pouvoir est fondant, cela fait tendre toutes les entreprises vers l’autogestion.

Ce qui est intéressant avec Voyage en misarchie, c’est la manière d’exposer ces théories. On a des personnages qui en discutent, un nouvel arrivant se fait expliquer les principes par deux amis qui ne sont pas pleinement d’accord entre eux sur les solutions trouvées par le régime misarchique, ce qui permet de faire dialoguer trois logiques entre elles : celle de notre organisation actuelle à nous Français, celle de la misarchie et celle souhaitée par le personnage le plus radical qui trouve la misarchie trop favorable à l’entrepreneur.

Imaginer l’entreprise autrement, c’est imaginer le droit autrement

Je crois que nous devrions tenter de concilier les différentes approches, celle de Robbé et celle de Dockès, et même de les hybrider avec la théorie des parties prenantes qui reconnait autour de l’entreprise des droits aussi aux territoires, aux fournisseurs et aux clients.

C’est ce niveau de créativité dont nous avons besoin pour imaginer l’entreprise de l’avenir. Pourtant, c’est une approche qui n’inspire pas du tout les législateurs, et qui est même désertée, à de rares exceptions près, par les créateurs de fiction.

Et si nous construisions des alliances nouvelles entre juristes et créateurs ? Et puis mettons de telles alliances au service de ceux qui ont la charge de faire la loi. On pourrait aussi proposer que les Conventions Citoyennes, si elles devaient se multiplier comme l’a souhaité le Président de la République, deviennent de telles « fabriques du droit »… à condition d’introduire l’imaginaire dans leur processus de délibération[6] !


[1] « Le social-historique est l’union et la tension de la société instituante et de la société instituée », écrit Castoriadis en 1975

[2] L’écrivain de science-fiction les avait formulées ainsi dès 1942 :

  • loi numéro 1 : un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger ;
  • loi numéro 2 : un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ;
  • loi numéro 3 : un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

[3] Dès octobre 2011, le Réseau européen de Recherche en Droits de l’Homme (RERDH) proposait un Colloque Science-fiction & science juridique. Une occasion de s’interroger sur la condition juridique des robots, des clones et des cyborgs ; d’appréhender les difficultés juridiques que pourraient susciter les procédés de cryogénisation et de voyage dans le temps ; de s’interroger sur l’exploitation des corps célestes, et sur les implications juridiques de la colonisation de l’espace et du terraformage ; de se demander comment juger les auteurs d’un crime d’agression interplanétaire, et comment fédérer les peuples appartenant à diverses planètes grâce à une constitution galactique.

Plus récemment, Fabrice Defferrard publiait Le droit saisi par la science-fiction aux éditions Mare & Martin, collection Libre droit. Il pointait notamment l’aptitude de la « SF » à embrasser le monde réel à travers des mondes imaginaires, sa capacité à les faire interagir. Il voyait ainsi ces œuvres comme un laboratoire pour la science du droit en ouvrant des champs d’investigation inédits.

[4] Voir notamment sur Persopolitique : https://www.persopolitique.fr/1557/une-autre-entreprise-est-possible-2eme-partie-du-texte-du-25-10/

[5] Voyage en misarchie : essai pour tout reconstruire, Emmanuel Dockès, Éditions du Détour.

[6] Voir Convention citoyenne pour le climat : une autre ! sur persopolitique.fr https://www.persopolitique.fr/1695/convention-citoyenne-pour-le-climat-une-autre/

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L’école des soignantes

L’école des soignantes

Thématiques abordées :
hôpital, formation des soignants, écoute et empathie, féminisme, récits de vie

Type de récit :
description d’un hôpital utopique et de son école de professionnel.le.s de santé, entre les années 2034 et 2039 C’est une narration tissée de dialogues, d’informations, d’émotions, de réflexions, d’anecdotes, de retournements, de valeurs et d’espoirs. Un livre fait pour balader, émouvoir, intriguer, provoquer, étonner, réconforter, encourager des lectrices et des lecteurs, et si celles-ci en ont envie, les inciter à en lire plus, à écrire et à inventer à leur tour. (Blog de l’auteur)

Résumé:
2034. Hannah Mitzvah quitte son activité de codeur (c’est un homme !) et émigre à Tourmens pour se former au soin. Là, on ne soigne pas comme ailleurs : dès 2022, un mouvement féministe a transformé le CHU en CHHT (Centre hospitalier holistique  de Tourmens), hôpital-école expérimental.e qui révolutionne l’apprentissage du soin en donnant la parole aux malades qui deviennent des « soignées-formatrices ». La hiérarchie médicale est abolie, il n’y a plus que des soignantes et des soignées. Au féminin par parti-pris féministe que l’auteur justifie ainsi : si l’on parvient à répondre de manière appropriée et égalitaire aux besoins des femmes, depuis des millénaires négligées et méprisées par le corps médical, on saura répondre aux besoins de toutes les personnes. Winckler décrit précisément et donne à voir pratiquement une organisation des soins où il ne reste que trois professions les soignantes pro, les panseuses, les officiantes. Les départements ne sont plus distingués par les maladies des organes (cardio, pneumo, ORL,…) mais par les situations et les particularités des soignées (p. 31 et suivantes).

Martin Winckler, P.O.L 2019


A l’École des soignantes, Hannah apprend que pour avoir le droit de pratiquer les gestes les plus sophistiqués (opérer une tumeur du cerveau), on doit d’abord apprendre à délivrer les plus simples : aider une soignée à se lever, se laver, se nourrir mais aussi panser, et écouter les personnes et respecter leurs aspirations.
Au bout de quatre années, Hannah entre en résidence au pôle Psycho, département dans lequel exerce désormais Djinn Atwood, l’héroïne du Chœur des femmes qui avait elle-même fait sa mutation personnelle au contact des pratiques empathiques de Franz Karma, dont L’école des soignantes est une suite anticipée. L’enclave de soin empathique que constitue le CHHT doit encore faire ses preuves dans un monde qui reste dominé par le système que nous connaissons aujourd’hui.

La dimension paranormale (ou SF) du livre – le pouvoir du narrateur de sentir l’avenir de la personne qu’il touche et d’entendre en lui ses ancêtres (les mélopées) – permet de mettre l’accent sur l’importance de l’attention à l’autre comme à l’autre qui est en soi. Il s’agit donc moins d’un quelconque super-héros que d’un homme ordinaire dont les facultés sont décuplées avec l’obligation pour lui de ne pas en faire un usage abusif. Une belle contre-proposition à l’homme augmenté du transhumanisme !

Un des attraits de cet ensorcelant ouvrage au climat fantastique, nourri de folle modernité comme d’éternel archaïsme, est de constamment évoquer combien nous avons besoin d’histoires pour vivre. Vraies ou fausses. Nous en sommes construits, nourris. Elles nous forgent. Nous hantent. Nous apprennent à rêver comme à résister. Hommage aux femmes ou à la littérature alors, que cette Ecole des soignantes? Mais si femmes et littérature étaient mystérieusement liées…

Fabienne Pascaud, Télérama, mars 2019

Autre dimension importante du livre, la place donnée aux histoires, aux récits de vie à partir de la pratique d’Hannah qui note les histoires des soignées pour pouvoir leur restituer et les aider à trouver du sens à ce qu’elles vivent.

Qu’est-ce qui nous accompagne et nous réunit? Qu’est ce qui nous aide à lutter contre la peur, la douleur, la solitude, la faim, le désespoir ? Qu’est-ce que nous partageons chaque jour sans jamais nous appauvrir ? Qu’est-ce qui nous aide avancer individuellement et en groupe ?

Les histoires. Des histoires vraies, des histoires inventées. Des histoires qui nous réconfortent, celles qui nous préviennent. Les histoires qui nous révoltent et nous donnent envie de nous battre. Des histoires qui nous émeuvent et nous rendre fortes et nous empouvoirent.

Publié par Hervé chaygneaud-dupuy dans Inspirations, 0 commentaire
Lettre ouverte aux Freaks : n’interrompez pas la chanson, réinventez-la !

Lettre ouverte aux Freaks : n’interrompez pas la chanson, réinventez-la !

En réponse à la tribune parue dans Le Monde du 28 novembre 2019 à l’initiative du groupe Shaka Ponk et la chanteuse Zazie

Nous sommes heureux de voir des artistes s’engager en faveur de la transition écologique et le dire collectivement. Vive les Freaks, comme vous vous nommez ! Votre ambition de « passer du statut d’acteurs responsables du dérèglement climatique et de la disparition de la biodiversité à celui d’acteurs responsables tout court », nous la partageons pleinement. Pourtant une expression, que vous employez à plusieurs reprises dans votre tribune publiée dans Le Monde daté du 28 novembre, nous a alertés : l’idée d’« interrompre la chanson ». Cela nous a donné envie de vous proposer une autre voie, fidèle à votre ambition.

Vous vous dites les femmes et les hommes de l’orchestre du Titanic. Et parce que vous avez entendu un bruit sourd et que vous craignez un trou dans la coque, vous avez envie d’arrêter la musique et d’agir.

Nous avons bien compris qu’il s’agissait d’une image et que vous n’allez pas renoncer à votre art, mais il est significatif que vous parliez d’interruption. Comment partir de votre art pour aller plus loin ?

Vous voulez vous engager sur des dizaines de comportements et les promouvoir auprès de vos followers pour « régler au moins une partie du problème ». C’est agir en citoyens responsables mais avez-vous envisagé ce que pourrait signifier agir en « artistes responsables » ? Prenons le parallèle avec les entreprises qui cherchent à être responsables. Si elles limitent leur consommation d’eau, réduisent leurs déchets et passent à l’électricité verte, elles n’ont encore rien fait ! Tant qu’elles n’ont pas repensé ce qu’elles produisent, comment et avec quel modèle économique, elles ne sont pas devenues responsables. Que pense-t-on d’une banque qui a limité sa consommation de papier mais qui continue à financer les activités économiques destructrices de la planète ?

Alors, vous, comment pourriez-vous transformer votre activité artistique ? Ce serait quoi, un concert frugal mais néanmoins rock ? Un standup solidaire et drôle à la fois ? Comment échapper à l’industrie du loisir, qui ne pollue pas moins que les autres, tout en restant accessible à tou·tes ?

Et puis, il y a votre création. Vous exercez des professions à impact positif évident : vous enrichissez nos vies. Vous n’êtes pas seulement des producteurs de sensations, vous êtes aussi les fabricants de nos imaginaires. Vos mots deviennent nos mots. Vos images, vos vers, vos rythmes nous habitent et s’invitent dans le cours de nos vies. Ce pouvoir est bien plus puissant que celui que vous n’aurez jamais en tant que leaders d’opinion. C’est ce pouvoir qu’il s’agit de mobiliser.

Bien sûr l’acte de création ne doit pas être dicté par la raison ni par des impératifs moraux ou politiques. On voit bien les risques de l’art de propagande propre aux régimes totalitaires. Que proposons-nous finalement ? Non pas de mettre l’art au service d’une quelconque promotion de la transition mais plutôt d’explorer le monde d’après, de montrer comment il pourrait être désirable. Nous ne croyons plus aux « lendemains qui chantent », mais ne pouvons-nous pas « chanter des lendemains » que nous aurions le désir de faire advenir ? Chanter un autre rapport au vivant, une fraternité résiliente, une sobriété marrante, et toutes sortes d’avenirs à inventer ?

Le futur n’est pas écrit mais nous manquons d’inspiration pour en écrire un qui nous sorte du fatalisme de l’effondrement ou des délires du transhumanisme et de la géo-ingénierie. Et si c’était là votre rôle de nous aider à rouvrir notre imaginaire ? Une telle démarche ne peut pas être seulement solitaire, d’où l’intérêt d’avoir envisagé un collectif comme celui des Freaks. En amont de l’acte de création et pour le nourrir, hors de toute logique de commande, ne pourrions-nous pas, vous et nous – acteurs impliqués d’une manière ou d’une autre dans la production de récits prospectifs – échanger, débattre, réfléchir, imaginer d’autres sources d’inspiration ? Un travail commun avant la création singulière. Une sorte de réinvention de la muse pour temps d’urgence vitale !

Nous sommes convaincus que ce ne sont pas les douches de Zazie, les déplacements à vélo des Shaka Ponk ou le refus des bouteilles en plastique de Calogero qui nous feront avancer mais bien leurs chansons où nous découvrirons la poésie, la beauté, l’attraction évidente d’un monde métamorphosé. S’il vous plait n’arrêtez pas la chanson, réinventez-la ! Réinventons-la ensemble !

Daniel Kaplan
Anne-Caroline Paucot
Christine Marsan
Emile Hooge
Hervé Chaygneaud-Dupuy

Retrouvez la tribune du collectif des Freaks publiée dans Le Monde

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Siècle bleu

Siècle bleu

Jean-Pierre Goux, 2012 réédité par les éditions La mer salée, 2018 – tome I : au cœur du complot, tome II : ombres et lumières

Thématiques abordées : modalités de basculement d’un état du monde à l’autre, importance des récits collectifs, combat écologique, importance des connexions au vivant (évocation du projet biosphère 2, culture Navajo et chamanisme)

Type de fiction : thriller écologique

Avec les deux tomes épais de Siècle bleu, on se retrouve embarqué dans l’univers du thriller : activisme écologiste, conquête de la Lune, rivalité Chine Etats-Unis, site expérimental de biosphère2, chamanisme, décryptage de codes, mafias, raréfaction des ressources naturelles, paradis bancaires, menace nucléaire, tout y est.  Mais au-delà du thriller, Siècle bleu est une anticipation d’une révolution écologique. Cette double nature du livre tient beaucoup à l’entrecroisement de deux récits.

A côté du couple d’activistes écologiques, Abel et Lucy qui luttent contre les différents pouvoirs qui s’allient pour les éliminer, il y a Paul, l’astronaute bloqué sur la Lune qui décrit sur son blog son rêve d’un siècle bleu, porté malgré sa situation dramatique par l’ « overview effect », ce syndrome qui touche tous les spationautes quand ils découvrent la beauté, la petitesse et la fragilité de la Terre dans l’immensité de l’espace.

C’est de l’interaction entre les deux combats pour la survie, sur Terre et sur la lune, que nait un mouvement planétaire qui fait basculer l’humanité.

Jean-Pierre Goux l’évoque ainsi sur le site M. Mondialisation :

Ce roman raconte comment en 28 jours le monde pourrait changer, comment le paradigme dominant pourrait être inversé. Tous les ingrédients sont aujourd’hui réunis pour un grand effondrement, mais aussi un grand émerveillement. L’intrigue s’articule autour de deux personnages, le premier est un éco-activiste clandestin (Abel) qui veut changer le monde avec son mouvement Gaïa en s’attaquant pacifiquement aux États, aux multinationales, aux militaires. Il tente de déclencher une révolution planétaire. Son meilleur ami, Paul, est un astronaute bloqué sur la Lune. Ce dernier est frappé par la beauté de la Terre depuis l’espace. Il partage ses réflexions écologiques avec l’humanité via son « blog spatial ». C’est l’autre héros du livre. Abel et Paul vont peut-être changer le destin de l’humanité…

Siècle Bleu, le livre, se veut un acte de résistance et de réenchantement qui se poursuit dans la vie réelle au travers d’une communauté active grâce aux réseaux sociaux et d’un programme, blueturn, qui donne à voir la rotation de la Terre depuis l’espace, une découverte personnelle ou collective de l’overview effect.

Le projet de Jean-Pierre Goux s’inscrit parfaitement dans la démarche de l’Imaginarium-s en ce qu’il montre que la fiction est une ressource efficace pour ouvrir les consciences. Il est également convaincu que « les récits utopistes doivent prendre le pas sur les dystopies afin de libérer l’imaginaire et l’action ». Siècle bleu tente la démonstration qu’une autre histoire est possible, créatrice de désir.

Le « manifeste Gaïa »,  que l’organisation fondée par Abel le héros de Siècle bleu est censée avoir publié, sert d’envoi, à la fin du deuxième tome.

Un dernier secret. Notre espèce détient un pouvoir singulier qui la distingue de toutes les autres et qui lui a permis de se hisser tout en haut de la pyramide, pour le meilleur et pour le pire. Un pouvoir surnaturel à la puissance inégalée : nous sommes capables d’imaginer et de partager des histoires qui structurent la réalité et nous permettent d’agir ensemble. Aujourd’hui ce récit basé sur la consommation, la croissance et l’argent nous conduit vers l’abîme. Nous l’avons placé au-dessus des lois de la nature. Or, tout ceci n’est qu’une illusion. Si nous comprenons que notre réalité est structurée par cette fable, nous avons gagné. Il suffit simplement d’en écrire une autre. La crise que nous traversons est une crise narrative.

Pour accompagner ces millions de révolution et tracer un chemin vers ce futur en gestation, nous avons donc besoin d’un nouveau récit collectif basée sur la beauté et le rêve plutôt que la peur et la culpabilisation. Un récit à la hauteur des enjeux auxquels nous devons faire face. Un récit qui montre les valeurs dont nous aurons besoin pour réussir. À nous de l’écrire ensemble. Ce récit devra être enthousiasmant et d’une incroyable solidité car les forces qui tenteront de nous en détourner seront multiples et prodigieuses. Ce récit sera notre plus grand levier pour changer le système. Écrivons ensemble ce que sera demain.

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Ecotopia

Ecotopia


Ernest Callenbach, 1975 réédité par Rue de l’échiquier fiction, 2018

Thématiques abordées : mobilité sans voiture individuelle, agriculture sans pesticides, économie autogérée et réduction du temps de travail, revenu universel, place de la forêt et rapport à la nature, décroissance y compris démographique, place de la sauvagerie, liberté sexuelle y compris dans le soin, plastique recyclable et habitat,  femmes et pouvoir, question raciale et séparation, énergies renouvelables du soleil et de la mer, médias décentralisés et amateurs, éducation centrée sur la biologie plus que sur la physique, santé territorialisée

Type de fiction : récit utopique d’anticipation dont l’action est située en 1999 (soit 25 ans après sa rédaction). Alternance d’articles du narrateur, journaliste, envoyé spécial du Times-Post, et de passages de son journal intime où il raconte ses relations personnelles et amoureuses.

Résumé : Trois États de la côte ouest des États-Unis ont fait sécession et construisent, dans un isolement total, une société écologique radicale baptisée Écotopia. Vingt ans après, l’heure est à la reprise des liaisons diplomatiques entre les deux pays. Pour la première fois, Écotopia ouvre ses frontières à un journaliste américain. Au fil de ses articles envoyés au Times-Post , William Weston décrit tous les aspects de la société écotopienne : les femmes au pouvoir, l’autogestion, la décentralisation, les 22 heures de travail hebdomadaire, le recyclage systématique, le rapport à la nature, etc. Quant à son journal intime, il révèle le parcours initiatique qui est le sien ; d’abord sceptique, voire cynique, William Weston vit une profonde transformation intérieure. Son histoire d’amour intense avec une écotopienne va le placer devant un dilemme crucial : choisir entre deux mondes.


Quelques exemples des « innovations écotopiennes » qui font partie de nos imaginaires écologistes les plus avancés et donnent une actualité étonnante au livre :

Comme tous les plastiques fabriqués en Ecotopia on peut démanteler les maisons moulées et en jeter les morceaux dans les biobacs où ils sont digérés par les microorganismes, transformer en engrais, puis recyclés dans les champs d’où provenaient initialement ces matériaux. Quand un membre de la famille meurt ou part, sa chambre est parfois découpée puis recyclée. Quand un bébé nait ou qu’une nouvelle personne rejoint le groupe, on colle une nouvelle pièce à la constellation existante. La maison devient ainsi l’expression direct de la vie qui s’y déroule.

L’écoconception des produits

Les gens trouvent normal que les produits manufacturés soient costauds durables et réparables moyennant quoi ils sont aussi frustes comparés aux nôtres. Une loi impose aujourd’hui de soumettre tous les prototypes de nouveaux objets à un jury de 10 citoyens ordinaires. L’autorisation de fabriquer tel ou tel produit est seulement accordée si tous les jurés peuvent réparer les pannes probables avec des outils de base.

Beaucoup de lecteurs modernes d’Ecotopia se concentrent sur ces « coincidences » avec nos préoccupations : économie circulaire, éducation centrée sur le rapport au vivant, mobilités alternatives à la voiture, … On peut aussi s’intéresser aux modes de vie sous l’angle des rapports interpersonnels et les pistes ouvertes par Callenbach sont assez loin de notre focalisation sur le bonheur personnel et la recherche de l’indépendance.

Ici nous faisons tout notre possible pour ne pas être seul trop souvent. D’après nous un engagement affectif ne se fait ni seul ni à deux. Il a besoin d’un entourage social structuré auquel on puisse faire confiance. Les êtres humains sont des animaux tribaux, tu sais. Ils ont besoin de beaucoup de contacts. […] Toute relation aussi intense soit-elle se déroule au milieu d’un ensemble de liens solides et fiables. Il n’y aura donc pas ces horribles souffrances qui nous assaillent quand une relation amoureuse bat de l’aile.

Ce rapport aux autres est aussi important dans le champ économique et change radicalement les « besoins » à prendre en compte, on sort de l’hyperconsommation :

L’écotopien n’est pas fait pour la production contrairement à ce qu’on avait cru au XIXème siècle et au début du XXème. L’homme est fait pour s’insérer modestement dans un réseau continu et stable d’organismes vivants, en modifiant le moins possible les équilibre de ce biotope. Le bonheur des gens ne dépend plus de la domination qu’ils exercent sur toutes les créatures terrestres mais d’une coexistence pacifique et équilibrée avec elles.

L’implication dans la vie politique est largement partagée, mais c’est une vie politique très différente de la nôtre. On est clairement entré dans une démocratie sociétale où chacun peut participer à traiter ses « préoccupations ».

Une réunion [politique] n’a pas d’ordre du jour précis. A la place, de nombreux participants commencent par énoncer leurs préoccupations. A mesure qu’on en discute des problèmes généraux se dégagent peu à peu mais il n’y a pas de procédure stricte, pas de motion ni de vote. Je dois pourtant admettre que durant ces 3h beaucoup de choses sont accomplies : on affronte un problème d’ordre politique, on le définit clairement, puis l’on prend une décision pour le résoudre mais en accordant beaucoup d’attention à des paramètres qui, chez nous, seraient davantage considérés comme relevant de la vie sociale que de la politique. Il faut aussi reconnaître que les gens prennent plaisir à ces réunions et que, de ce point de vue, les écotopiens pourraient nous donner quelques leçons !

Dans Usbek & Rica, la réédition a été présentée comme une invitation enthousiasmante à cultiver des imaginaires alternatifs et à croire, envers et contre tous, que le monde peut encore éviter l’effondrement. Brice Matthieussent, à qui l’on doit cette nouvelle traduction rappelle dans la préface le contexte de la contre-culture des années 70 en Californie. Nous sommes peut-être en train de sortir d’une parenthèse de 40 ans de néolibéralisme, renouant avec une série de concepts et d’expérimentations abandonnés au début des années 80, les années Reagan, Thatcher… et Mitterrand !

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Nouveaux imaginaires : une quête largement partagée

Nouveaux imaginaires : une quête largement partagée

Vous n’avez pas pu échapper à la montée en puissance du mot « imaginaire » dans le discours public. L’imaginaire fait recette. Plus encore l’expression « nouveaux imaginaires » au pluriel et sa déclinaison « nouveau récit », souvent au singulier.

Au sein de l’Imaginarium-s, nous sommes bien entendu attentifs à ce qui se publie sur le sujet et nous collectons depuis plusieurs mois les citations sur ce sujet venant d’acteurs très différents : une juriste reconnue comme Mireille Delmas-Marty, un économiste critique comme Eloi Laurent mais aussi des personnalités plus médiatiques comme le réalisateur écolo Cyril Dion ou l’écrivain de SF Alain Damasio…

En voici un petit florilège, classé autour de quatre thématiques.

1- Sortir de la dystopie, désincarcérer le futur

Minifeste du collectif Zanzibar
Malgré les outils de prospective et les cabinets de futurologie des grandes entreprises, malgré l’omniprésence du discours voulant que demain soit pareil à aujourd’hui, à hier, ou ne soit tout simplement pas, nous restons convaincus que nos avenirs – communs et individuels – nous appartiennent, et que nous avons le pouvoir de les imaginer de jouer avec, de les expérimenter et les construire à notre guise. Nous sommes un collectif d’auteurs de science-fiction. Nous rêvons nos textes comme des endroits où se rencontrer où penser et commencer à désincarcérer le futur.

Jacques Testart
Un nouveau récit est indispensable parce que le récit transhumaniste est tout à fait recevable, surtout par les jeunes. Il faut pouvoir montrer que ce n’est pas comme ça que nous avons envie de vivre. Il faut donner autre chose à rêver.

Eloi Laurent
Comment sortir du piège ? En opérant un retournement de l’imaginaire. En cessant de penser que l’écologie est le problème et le numérique la solution. C’est exactement le contraire. En atrophiant les relations sociales, en nous faisant vivre dans l’instantanéité permanente, le numérique constitue une ¬entrave à la coopération comme quête de connaissances partagées. Si l’on veut mener la guerre pour le temps long, accélérer la transition écologique et retrouver des horizons au-delà de 2030, il faut donc décélérer la transition numérique.

2- Eviter l’utopie ou le mythe et les fausses pistes

Myriam Revault d’Allonnes
Lorsque s’efface la distinction entre vrai et faux, entre fait et fiction, l’imagination elle-aussi dépérit. Il ne s’agit donc pas tant de «survivre» que d’imaginer d’autres (de nouvelles) manières d’habiter le monde ou, si l’on préfère, d’explorer les possibles liés à la puissance de l’imaginaire.

Mireille Delmas-Marty
Pour gouverner un monde instable et fragmenté sans Etat mondial, nous n’avons besoin ni d’une utopie nouvelle ni de nouveaux mythes, mais de renouveler nos imaginaires par des récits d’anticipation. […] Encore faut-il faire le bon choix, car plusieurs ­récits s’entrecroisent et s’entrechoquent.

3- Convoquer des ressources autres que la seule rationalité

Daniel Kaplan
La fiction mobilise volontiers les affects, les émotions, les sens, permettant d’envisager des situations que la discussion rationnelle rejettera d’emblée.

Pablo Sevigne
Le défi de changer de récit pour notre époque est immense. C’est un défi qui oblige aussi les « usagers » de l’art à se décomplexer pour s’engager sur des terres habituellement réservées aux sciences.

4- Se donner de la puissance pour agir en mobilisant joie et action collective

Cyril Dion
Une véritable bataille culturelle, politique est à mener pour transformer nos imaginaires, nos démocraties, autant que nos économies et nos modes de vie.

Alain Caillé
Ce qui fait la force principale des forces de destruction n’est rien d’autre que notre impuissance apparente à définir une autre raison du monde, à dessiner les contours d’un type de société alternatif, à la fois plus séduisant et plausible. Un monde de créativité partagée. […] Ce monde existe déjà à travers de centaines de milliers de révolutions tranquilles. ll reste à lui faire prendre pleine conscience de lui-même, de sa cohérence et de sa puissance.

Jean-Pierre Goux
Pour accompagner ces millions de révolution et tracer un chemin vers ce futur en gestation, nous avons donc besoin d’un nouveau récit collectif basée sur la beauté et le rêve plutôt que la peur et la culpabilisation. Un récit à la hauteur des enjeux auxquels nous devons faire face. Un récit qui montre les valeurs dont nous aurons besoin pour réussir. À nous de l’écrire ensemble. Ce récit devra être enthousiasmant et d’une incroyable solidité car les forces qui tenteront de nous en détourner seront multiples et prodigieuses. Ce récit sera notre plus grand levier pour changer le système. Écrivons ensemble ce que sera demain.

N’hésitez-pas à partager les vôtres !

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Les falsificateurs / Les éclaireurs / Les producteurs

Les falsificateurs / Les éclaireurs / Les producteurs

Antoine Bello, trilogie parue aux éditions Gallimard entre 2008 et 2015

Thématiques abordées : la puissance de la fiction, l’intérêt de ne pas avoir de motivation unique pour agir, la possibilité d’introduire plus de concorde entre humains (cf. L’invention d’une civilisation maya pacifique)

Type de fiction : thriller, politique-fiction, qui donne à voir la puissance de la fiction dans la construction de la réalité puisque les évènements historiques peuvent être falsifiés

C’est l’histoire d’une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du Réel), qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. Plusieurs événements historiques seraient ainsi des supercheries : Laïka, la première chienne dans l’espace ; les Vikings qui découvrent l’Amérique avant Colomb ; des fausses archives de la Stasi ; le 11 septembre… On voit à ce dernier exemple qu’on pourrait tomber dans le complotisme le plus glauque mais ce n’est pas le propos de l’auteur. Si le CFR introduit dans la réalité des « falsifications » pour changer le cours de l’histoire, on comprend qu’il n’y a pas de projet capable d’embrasser tous les continents et de traverser le temps, s’il ne renonce à affirmer une orientation précise à son action. Toute définition des buts serait par nature excluante et donc condamnerait l’entreprise à se dévitaliser ou à se scinder en de multiples obédiences (comme les religions). L’universalité provient ici moins de l’affirmation nette de buts et de valeurs que de la commune acceptation des orientations de chacun des membres : il y a une communauté organisée d’aspirations diverses plutôt qu’un alignement sur une ligne prédéfinie. Il faut lire les pages qui suivent la révélation (p. 376 du tome 2 Les éclaireurs), la démonstration, dans le dialogue entre le héros et les membres du comex de l’organisation, est savoureuse.  La mise en commun des aspirations à l’émancipation des jeunes qui rejoignent le CFR et le dialogue organisé entre ces projets personnels au sein du Comex qui réunit 6 personnes extrêmement différentes permet une forme d’universalité opératoire.

Sur l’intrication de la fiction et de la réalité dans nos vies, il faut lire le dialogue entre Sliv, le narrateur, et Ignacio Vargas son coach hollywoodien (p.146 et suivantes du tome 3 Les Producteurs) ! C’est une bonne leçon de sciences cognitives et l’on se rend bien compte à travers l’exemple pris que nous recomposons sans cesse la réalité en relatant nos souvenirs. Et nous finissons par croire ces versions successives plus vraies que la vérité des faits.

Dans l’optique de l’Imaginarium-s, la dernière dimension que je veux retenir de cette trilogie foisonnante, c’est l’invention d’une civilisation d’origine Maya qui mise sur la concorde pour sortir des cycles de violence de la civilisation mésoaméricaine. La concorde, ce n’est pas l’absence de conflits ou l’amour universel mais simplement la capacité à se mettre à la place de l’autre. Il invente un codex qui donne les règles d’organisation de cette concorde avec l’obligation régulière d’échanger pratiquement de lieu d’habitation. (p. 269 puis P. 369 du tome 3 Les producteurs).
Le potentiel de transformation de la « révélation » des Chupacs n’est qu’esquissé par l’auteur qui fait dire à un de ses personnages : « Nous ne façonnons pas vraiment la réalité, nous ne faisons que mettre en mouvement des forces qui nous dépassent. Je suis certain que les Chupacs trouveront leur place dans l’histoire aux côtés des autres grandes civilisations pas à cause de nous mais parce qu’ils portent un message essentiel ».

Contacté, l’auteur nous laisse libre d’imaginer une suite à la création des Chupacs. Nous pouvons ainsi entrer au CFR et poursuivre le travail de Léna et Sliv ! Vertigineux, non ?!

Publié par Hervé chaygneaud-dupuy dans Inspirations, 0 commentaire
Voyage en misarchie

Voyage en misarchie


Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie – Essai pour tout reconstruire, Editions du Détour – 2017

Thématiques abordées : régime politique basé sur des communautés choisies, propriété immobilière fondante, entreprise en autogestion progressive, éducation sans années d’études, travail partagé,…

Type de fiction : Récit de voyage par un narrateur qui découvre un pays inconnu à la suite d’un accident d’avion. Description d’un régime politique, économique et juridique par le dialogue entre le narrateur et différents personnages en situation. Approche pragmatique, le régime n’est pas présenté comme un aboutissement mais comme le fruit de compromis qui peuvent évoluer (p. 493 et suivantes)

L’auteur invente un régime dont le principe est la réduction des dominations, un monde qui maximise la liberté et limite tous les pouvoirs, celui de l’argent comme celui des institutions. C’est la misarchie (qui n’aime pas le pouvoir comme le misanthrope n’aime pas les humains).

La logique du récit est puissante et argumentée et rend crédible ce « voyage en misarchie »… à défaut de le rendre probable !

L’Arcanie où se retrouve le narrateur n’est donc pas un pays comme on les connait mais un territoire sur lequel s’organisent des associations volontaires et où la multi-appartenance ou les appartenances successives sont courantes et même encouragées parce que la liberté tient plus à la multiplicité des appartenances qu’à leur absence, vite totalitaire. Quand le narrateur explique qu’il EST Français, ses interlocuteurs ne comprennent pas qu’il soit devenu Français automatiquement alors que le principe est chez eux de choisir et  de composer son identité, jusque dans son habillement.

Le narrateur découvre la misarchie sans y être préparé, à la suite d’un accident d’avion. Il s’installe spontanément dans la position du « civilisé » issu du Pays des Droits de l’Homme qui découvre des « primitifs » hors de la culture occidentale. Il commence donc par trouver le fonctionnement de cette contrée absurde, inconvenant ou dangereux mais sa résistance diminue au fil de ses rencontres et des échanges qu’elles permettent. On découvre avec lui comment fonctionne une entreprise où les apporteurs de capitaux n’ont pas le pouvoir mais où, par des droits « fondants » dans le temps, l’entrepreneur y trouve néanmoins son compte. On voit comment des services publics peuvent exister sans Etat central grâce à une multiplicité de « districts » qui doivent négocier entre eux des compromis. La propriété, l’école, le travail sont réinventés pour une vie plus intense et organisée selon ses choix propres. On peut devenir avocat en étant encore une gamine ou après avoir été marin-pêcheur !

Il ne s’agit pas d’une utopie où tout serait parfait mais plutôt d’un bricolage pragmatique toujours perfectible où subsistent des tensions (inénarrables Cravates bleues  et autres Applatisseurs !). La cohérence d’ensemble du propos tient beaucoup à la logique du droit qui est le cœur du propos mais sans l’aridité d’une démonstration juridique. On entre progressivement dans cet univers et les notions utilisées deviennent vite familières : AT (association de travailleurs), districts, golden share, rotations infantiles, DET (dette de l’entreprise à l’égard des travailleurs)…

Les apports juridiques sur l’organisation de l’entreprise ou des institutions pourront être repris utilement pour tous ceux qui chercheront à décrire un fonctionnement juridique élaboré respectant les libertés d’entreprendre et de s’associer tout en en limitant les dérives.

Entendre Dockès en parler : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/un-monde-sans-chef-lutopie-demmanuel-dockes

Lire une critique rapide mais bien vue : https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/160417/la-misarchie-une-utopie-credible-et-jubilatoire

Approfondir dans un interview papier plus longue : https://www.nonfiction.fr/article-9314-entretien-avec-emmanuel-dockes-a-propos-de-son-voyage-en-misarchie.htm

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