Zoocities, Joëlle Zask

Premier Parallèle – 2020

Qui n’a pas son anecdote sur la présence d’animaux inattendus dans les villes immobilisées par le confinement : canards, renards, sangliers, léopards ou kangourous, selon les latitudes ont « occupé » nos rues par nous désertées ! Cette « découverte » de la vie sauvage en milieu urbain qui nous a tant fascinés, Joëlle Zask y revient dans un essai original qui se veut une « expérience de pensée »[1]. Il part de la question :  et si la ville rendait possible la coexistence avec les bêtes sauvages, à quoi ressemblerait-elle ? Une ville qui ne serait plus pensée contre les animaux, ni d’ailleurs pour eux, mais avec eux ?

Enquête philosophique se référant aussi bien à l’arche de Noé, aux théories américaines du wild (le sauvage comme menace), et de la wilderness (le sauvage comme monde vierge de présence humaine) qu’aux travaux des écologues sur les « niches » et les « corridors », Zoocities ouvre une voie à la prise en compte du vivant, des non-humains, plus réaliste que beaucoup des approches « politiques » qui se développent depuis Le contrat naturel de Michel Serres et les divers « parlements » devant permettre aux animaux d’avoir des porte-paroles (Bruno Latour et son Parlement des choses, Camille de Toledo et la démarche du Parlement de la Loire,…) ou encore des fictions stimulantes d’Alain Damasio (Les furtifs) et des BD hilarantes d’Alessandro Pignocchi ( notamment La recomposition des mondes).

L’approche de Joëlle Zask est volontairement pragmatique. Elle reconnait que le sauvage et l’urbain ne font pas nécessairement bon ménage et nécessitent de maintenir des formes de distance. Respecter chaque espèce ce n’est pas pour autant nécessairement l’obliger à rester dans un milieu naturel mais ce n’est pas non plus nier le besoin de formes de séparation. Rien n’est pire par exemple que de se mettre à nourrir et à apprivoiser un ours ou un lion de mer !

Que peut-on faire concrètement pour cohabiter harmonieusement ? Joëlle Zask se refuse à imaginer une relation mutuelle en l’absence de langage. Pas de dialogue possible, pas de possibilité de connaître avec certitudes les attentes d’un animal qui a rompu avec son milieu d’origine. Un animal sauvage n’est pas nécessairement « dénaturé » s’il adopte un habitat artificiel ou s’il vient manger nos déchets alimentaires. S’appuyant sur les approches écosystémiques, elle propose une cité faite de niches et de passages, facilitant le voisinage, l’indépendance, la connaissance et l’attention. On voit la philosophe politique au travers de ses propositions : elle critique la « Ville » souvent pensée d’en haut en séparant les fonctions et en contrôlant les flux et lui préfère le modèle de la Cité, plus composite, faite par les habitants eux-mêmes par ajustements réciproques.

Si on peut trouver utile cette vision mesurée et apprécier les grands principes qu’elle pose, on reste un peu sur sa faim concernant l’expérience de pensée. On aurait aimé que l’auteur laisse un peu plus la bride sur le cou de son imagination pour qu’elle nous donne à vivre des situations de coexistence ! Elle reprend à juste titre ses intuitions fortes sur la place démocratique mais elle ne nous dit pas vraiment en quoi cette place démocratique donne des occasions de coexistence avec la vie sauvage.

C’est sans doute là que le projet d’Imaginarium-s prend tout son sens ! à partir de ce matériau scientifique, philosophique et politique, des auteurs, des créateurs et des citoyens pourraient se mettre à la conception d’histoires et de fictions donnant chair à ce propos. C’est bien ce que pointait Damasio quand il disait, à propos de la science-fiction : « le vertige de la SF est d’incarner une vérité plein corps, de la rendre vivante, vibrante, expérimentale ».

Que les lecteurs de ce papier intéressés par une telle démarche se fassent connaître. Imaginarium-s aidera à la mettre en œuvre !


[1] Les expériences « de » pensée sont en réalité des expériences scientifiques faites « en » pensée par le simple déploiement d’un raisonnement à partir d’une question qui commence par « Et si… ? » Un moyen de recourir à la puissance de l’imagination quand l’expérimentation n’est pas possible. On peut évidemment étendre cette manière de raisonner à l’anticipation du futur…

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