Lettre ouverte aux Freaks : n’interrompez pas la chanson, réinventez-la !

En réponse à la tribune parue dans Le Monde du 28 novembre 2019 à l’initiative du groupe Shaka Ponk et la chanteuse Zazie

Nous sommes heureux de voir des artistes s’engager en faveur de la transition écologique et le dire collectivement. Vive les Freaks, comme vous vous nommez ! Votre ambition de « passer du statut d’acteurs responsables du dérèglement climatique et de la disparition de la biodiversité à celui d’acteurs responsables tout court », nous la partageons pleinement. Pourtant une expression, que vous employez à plusieurs reprises dans votre tribune publiée dans Le Monde daté du 28 novembre, nous a alertés : l’idée d’« interrompre la chanson ». Cela nous a donné envie de vous proposer une autre voie, fidèle à votre ambition.

Vous vous dites les femmes et les hommes de l’orchestre du Titanic. Et parce que vous avez entendu un bruit sourd et que vous craignez un trou dans la coque, vous avez envie d’arrêter la musique et d’agir.

Nous avons bien compris qu’il s’agissait d’une image et que vous n’allez pas renoncer à votre art, mais il est significatif que vous parliez d’interruption. Comment partir de votre art pour aller plus loin ?

Vous voulez vous engager sur des dizaines de comportements et les promouvoir auprès de vos followers pour « régler au moins une partie du problème ». C’est agir en citoyens responsables mais avez-vous envisagé ce que pourrait signifier agir en « artistes responsables » ? Prenons le parallèle avec les entreprises qui cherchent à être responsables. Si elles limitent leur consommation d’eau, réduisent leurs déchets et passent à l’électricité verte, elles n’ont encore rien fait ! Tant qu’elles n’ont pas repensé ce qu’elles produisent, comment et avec quel modèle économique, elles ne sont pas devenues responsables. Que pense-t-on d’une banque qui a limité sa consommation de papier mais qui continue à financer les activités économiques destructrices de la planète ?

Alors, vous, comment pourriez-vous transformer votre activité artistique ? Ce serait quoi, un concert frugal mais néanmoins rock ? Un standup solidaire et drôle à la fois ? Comment échapper à l’industrie du loisir, qui ne pollue pas moins que les autres, tout en restant accessible à tou·tes ?

Et puis, il y a votre création. Vous exercez des professions à impact positif évident : vous enrichissez nos vies. Vous n’êtes pas seulement des producteurs de sensations, vous êtes aussi les fabricants de nos imaginaires. Vos mots deviennent nos mots. Vos images, vos vers, vos rythmes nous habitent et s’invitent dans le cours de nos vies. Ce pouvoir est bien plus puissant que celui que vous n’aurez jamais en tant que leaders d’opinion. C’est ce pouvoir qu’il s’agit de mobiliser.

Bien sûr l’acte de création ne doit pas être dicté par la raison ni par des impératifs moraux ou politiques. On voit bien les risques de l’art de propagande propre aux régimes totalitaires. Que proposons-nous finalement ? Non pas de mettre l’art au service d’une quelconque promotion de la transition mais plutôt d’explorer le monde d’après, de montrer comment il pourrait être désirable. Nous ne croyons plus aux « lendemains qui chantent », mais ne pouvons-nous pas « chanter des lendemains » que nous aurions le désir de faire advenir ? Chanter un autre rapport au vivant, une fraternité résiliente, une sobriété marrante, et toutes sortes d’avenirs à inventer ?

Le futur n’est pas écrit mais nous manquons d’inspiration pour en écrire un qui nous sorte du fatalisme de l’effondrement ou des délires du transhumanisme et de la géo-ingénierie. Et si c’était là votre rôle de nous aider à rouvrir notre imaginaire ? Une telle démarche ne peut pas être seulement solitaire, d’où l’intérêt d’avoir envisagé un collectif comme celui des Freaks. En amont de l’acte de création et pour le nourrir, hors de toute logique de commande, ne pourrions-nous pas, vous et nous – acteurs impliqués d’une manière ou d’une autre dans la production de récits prospectifs – échanger, débattre, réfléchir, imaginer d’autres sources d’inspiration ? Un travail commun avant la création singulière. Une sorte de réinvention de la muse pour temps d’urgence vitale !

Nous sommes convaincus que ce ne sont pas les douches de Zazie, les déplacements à vélo des Shaka Ponk ou le refus des bouteilles en plastique de Calogero qui nous feront avancer mais bien leurs chansons où nous découvrirons la poésie, la beauté, l’attraction évidente d’un monde métamorphosé. S’il vous plait n’arrêtez pas la chanson, réinventez-la ! Réinventons-la ensemble !

Daniel Kaplan
Anne-Caroline Paucot
Christine Marsan
Emile Hooge
Hervé Chaygneaud-Dupuy

Retrouvez la tribune du collectif des Freaks publiée dans Le Monde

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