Ecotopia


Ernest Callenbach, 1975 réédité par Rue de l’échiquier fiction, 2018

Thématiques abordées : mobilité sans voiture individuelle, agriculture sans pesticides, économie autogérée et réduction du temps de travail, revenu universel, place de la forêt et rapport à la nature, décroissance y compris démographique, place de la sauvagerie, liberté sexuelle y compris dans le soin, plastique recyclable et habitat,  femmes et pouvoir, question raciale et séparation, énergies renouvelables du soleil et de la mer, médias décentralisés et amateurs, éducation centrée sur la biologie plus que sur la physique, santé territorialisée

Type de fiction : récit utopique d’anticipation dont l’action est située en 1999 (soit 25 ans après sa rédaction). Alternance d’articles du narrateur, journaliste, envoyé spécial du Times-Post, et de passages de son journal intime où il raconte ses relations personnelles et amoureuses.

Trois États de la côte ouest des États-Unis ont fait sécession et construisent, dans un isolement total, une société écologique radicale baptisée Écotopia. Vingt ans après, l’heure est à la reprise des liaisons diplomatiques entre les deux pays. Pour la première fois, Écotopia ouvre ses frontières à un journaliste américain. Au fil de ses articles envoyés au Times-Post , William Weston décrit tous les aspects de la société écotopienne : les femmes au pouvoir, l’autogestion, la décentralisation, les 22 heures de travail hebdomadaire, le recyclage systématique, le rapport à la nature, etc. Quant à son journal intime, il révèle le parcours initiatique qui est le sien ; d’abord sceptique, voire cynique, William Weston vit une profonde transformation intérieure. Son histoire d’amour intense avec une écotopienne va le placer devant un dilemme crucial : choisir entre deux mondes.

Quelques exemples des « innovations écotopiennes » qui font partie de nos imaginaires écologistes les plus avancés et donnent une actualité étonnante au livre :

Comme tous les plastiques fabriqués en Ecotopia on peut démanteler les maisons moulées et en jeter les morceaux dans les biobacs où ils sont digérés par les microorganismes, transformer en engrais, puis recyclés dans les champs d’où provenaient initialement ces matériaux. Quand un membre de la famille meurt ou part, sa chambre est parfois découpée puis recyclée. Quand un bébé nait ou qu’une nouvelle personne rejoint le groupe, on colle une nouvelle pièce à la constellation existante. La maison devient ainsi l’expression direct de la vie qui s’y déroule.

L’écoconception des produits

Les gens trouvent normal que les produits manufacturés soient costauds durables et réparables moyennant quoi ils sont aussi frustes comparés aux nôtres. Une loi impose aujourd’hui de soumettre tous les prototypes de nouveaux objets à un jury de 10 citoyens ordinaires. L’autorisation de fabriquer tel ou tel produit est seulement accordée si tous les jurés peuvent réparer les pannes probables avec des outils de base.

Beaucoup de lecteurs modernes d’Ecotopia se concentrent sur ces « coincidences » avec nos préoccupations : économie circulaire, éducation centrée sur le rapport au vivant, mobilités alternatives à la voiture, … On peut aussi s’intéresser aux modes de vie sous l’angle des rapports interpersonnels et les pistes ouvertes par Callenbach sont assez loin de notre focalisation sur le bonheur personnel et la recherche de l’indépendance.

Ici nous faisons tout notre possible pour ne pas être seul trop souvent. D’après nous un engagement affectif ne se fait ni seul ni à deux. Il a besoin d’un entourage social structuré auquel on puisse faire confiance. Les êtres humains sont des animaux tribaux, tu sais. Ils ont besoin de beaucoup de contacts. […] Toute relation aussi intense soit-elle se déroule au milieu d’un ensemble de liens solides et fiables. Il n’y aura donc pas ces horribles souffrances qui nous assaillent quand une relation amoureuse bat de l’aile.

Ce rapport aux autres est aussi important dans le champ économique et change radicalement les « besoins » à prendre en compte, on sort de l’hyperconsommation :

L’écotopien n’est pas fait pour la production contrairement à ce qu’on avait cru au XIXème siècle et au début du XXème. L’homme est fait pour s’insérer modestement dans un réseau continu et stable d’organismes vivants, en modifiant le moins possible les équilibre de ce biotope. Le bonheur des gens ne dépend plus de la domination qu’ils exercent sur toutes les créatures terrestres mais d’une coexistence pacifique et équilibrée avec elles.

l’implication dans la vie politique est largement partagée, mais c’est une vie politique très différente de la nôtre. On est clairement entré dans une démocratie sociétale où chacun peut participer à traiter ses « préoccupations ».

Une réunion [politique] n’a pas d’ordre du jour précis. A la place, de nombreux participants commencent par énoncer leurs préoccupations. A mesure qu’on en discute des problèmes généraux se dégagent peu à peu mais il n’y a pas de procédure stricte, pas de motion ni de vote. Je dois pourtant admettre que durant ces 3h beaucoup de choses sont accomplies : on affronte un problème d’ordre politique, on le définit clairement, puis l’on prend une décision pour le résoudre mais en accordant beaucoup d’attention à des paramètres qui, chez nous, seraient davantage considérés comme relevant de la vie sociale que de la politique. Il faut aussi reconnaître que les gens prennent plaisir à ces réunions et que, de ce point de vue, les écotopiens pourraient nous donner quelques leçons !

 
Dans Usbek & Rica, la réédition a été présentée comme une invitation enthousiasmante à cultiver des imaginaires alternatifs et à croire, envers et contre tous, que le monde peut encore éviter l’effondrement. Brice Matthieussent, à qui l’on doit cette nouvelle traduction rappelle dans la préface le contexte de la contre-culture des années 70 en Californie. Nous sommes peut-être en train de sortir d’une parenthèse de 40 ans de néolibéralisme, renouant avec une série de concepts et d’expérimentations abandonnés au début des années 80, les années Reagan, Thatcher… et Mitterrand !

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