Voyage en misarchie


Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie – Essai pour tout reconstruire, Editions du Détour – 2017

Thématiques abordées : régime politique basé sur des communautés choisies, propriété immobilière fondante, entreprise en autogestion progressive, éducation sans années d’études, travail partagé,…

Type de fiction : Récit de voyage par un narrateur qui découvre un pays inconnu à la suite d’un accident d’avion. Description d’un régime politique, économique et juridique par le dialogue entre le narrateur et différents personnages en situation. Approche pragmatique, le régime n’est pas présenté comme un aboutissement mais comme le fruit de compromis qui peuvent évoluer (p. 493 et suivantes)

L’auteur invente un régime dont le principe est la réduction des dominations, un monde qui maximise la liberté et limite tous les pouvoirs, celui de l’argent comme celui des institutions. C’est la misarchie (qui n’aime pas le pouvoir comme le misanthrope n’aime pas les humains).

La logique du récit est puissante et argumentée et rend crédible ce « voyage en misarchie »… à défaut de le rendre probable !

L’Arcanie où se retrouve le narrateur n’est donc pas un pays comme on les connait mais un territoire sur lequel s’organisent des associations volontaires et où la multi-appartenance ou les appartenances successives sont courantes et même encouragées parce que la liberté tient plus à la multiplicité des appartenances qu’à leur absence, vite totalitaire. Quand le narrateur explique qu’il EST Français, ses interlocuteurs ne comprennent pas qu’il soit devenu Français automatiquement alors que le principe est chez eux de choisir et  de composer son identité, jusque dans son habillement.

Le narrateur découvre la misarchie sans y être préparé, à la suite d’un accident d’avion. Il s’installe spontanément dans la position du « civilisé » issu du Pays des Droits de l’Homme qui découvre des « primitifs » hors de la culture occidentale. Il commence donc par trouver le fonctionnement de cette contrée absurde, inconvenant ou dangereux mais sa résistance diminue au fil de ses rencontres et des échanges qu’elles permettent. On découvre avec lui comment fonctionne une entreprise où les apporteurs de capitaux n’ont pas le pouvoir mais où, par des droits « fondants » dans le temps, l’entrepreneur y trouve néanmoins son compte. On voit comment des services publics peuvent exister sans Etat central grâce à une multiplicité de « districts » qui doivent négocier entre eux des compromis. La propriété, l’école, le travail sont réinventés pour une vie plus intense et organisée selon ses choix propres. On peut devenir avocat en étant encore une gamine ou après avoir été marin-pêcheur !

Il ne s’agit pas d’une utopie où tout serait parfait mais plutôt d’un bricolage pragmatique toujours perfectible où subsistent des tensions (inénarrables Cravates bleues  et autres Applatisseurs !). La cohérence d’ensemble du propos tient beaucoup à la logique du droit qui est le cœur du propos mais sans l’aridité d’une démonstration juridique. On entre progressivement dans cet univers et les notions utilisées deviennent vite familières : AT (association de travailleurs), districts, golden share, rotations infantiles, DET (dette de l’entreprise à l’égard des travailleurs)…

Les apports juridiques sur l’organisation de l’entreprise ou des institutions pourront être repris utilement pour tous ceux qui chercheront à décrire un fonctionnement juridique élaboré respectant les libertés d’entreprendre et de s’associer tout en en limitant les dérives.

Entendre Dockès en parler : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/un-monde-sans-chef-lutopie-demmanuel-dockes

Lire une critique rapide mais bien vue : https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/160417/la-misarchie-une-utopie-credible-et-jubilatoire

Approfondir dans un interview papier plus longue : https://www.nonfiction.fr/article-9314-entretien-avec-emmanuel-dockes-a-propos-de-son-voyage-en-misarchie.htm

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